Chapitre 5

 

 

C’est avec fièvre que j’attendis la prochaine épître de Melvin. J’étais continuellement assaillie d’images incroyables : je voyais tour à tour des Irakiens déchiquetés, des explosions qui me fissuraient le crâne, puis des soldats américains bâfrant de façon traumatisante jusqu’à reproduire dans leur ventre les explosions du front. Je voyais l’embonpoint gagnant du terrain, les positions perdues les unes après les autres, à mesure que la taille au-dessus devenait indispensable, un front de gras se déplaçant sur la carte. L’armée des États-Unis formait une entité qui enflait, on eût dit une gigantesque larve absorbant des substances confuses, peut-être les victimes irakiennes. Parmi les unités militaires il y a le corps et ce que je voyais devait en être un, pour autant que l’on puisse reconnaître ce mot dans cette efflorescence de graisse. En anglais, corpse signifie « cadavre ». En français, ce n’est qu’une possibilité du mot « corps ». Un corps obèse est-il vivant ? La seule preuve qu’il n’est pas mort, c’est qu’il grossit encore. C’est ça, la logique de l’obésité.

Ensuite, je voyais quelqu’un qui pouvait être Melvin Mapple et qui, couché, suffoquait dans la nuit. Je calculai que sur les 100 kilos acquis, ceux situés sur la poitrine et le ventre devaient en représenter la moitié : 50 kilos pour Schéhérazade étaient un poids vraisemblable, je croyais donc en l’existence de l’amante allongée sur son cœur. Et je voyais l’idylle, la conversation intime, le surgissement de l’amour là où on l’attendait le moins. En six années de guerre, on avait dépassé les 1001 nuits.

« Qui veut faire l’ange fait la bête », on le sait depuis Pascal. Melvin Mapple ajoutait sa version : qui veut faire la bête fait l’ange. Certes, il n’y avait pas que de l’angélisme dans son récit, loin de là. Mais la puissance de la vision qui permettait à mon correspondant de survivre à l’intolérable forçait le respect.

Au Salon du livre de Paris, parmi les gens venus me demander une dédicace, il y eut une jeune fille obèse. La lettre de Melvin m’avait à ce point contaminée que la demoiselle me parut frêle, lovée dans l’étreinte d’un Roméo annexé à son corps.

 

Chère Amélie Nothomb,

 

Votre réaction me touche. Cependant, j’espère que vous ne vous exagérez pas le lyrisme de ma situation. Vous savez, même si Obama est président, la guerre n’est pas finie. Elle ne le serait que si le camp d’en face le considérait. Aussi longtemps que nous serons ici, nous serons en danger. Bien sûr, il n’y a plus ces assauts atroces qui m’ont rendu boulimique. Mais la moindre sortie nous transforme en cibles et il y a encore des tués dans nos rangs. C’est qu’on nous en veut ici et sans doute y a-t-il de quoi.

Les obèses de mon espèce sont toujours en première ligne. Inutile de vous en expliquer la raison, elle saute aux yeux : un obèse constitue le meilleur bouclier humain. Là où un corps normal protège un seul individu, le mien en protège deux ou trois. D’autant que notre présence joue un rôle de paratonnerre : les Irakiens souffrent tant de la faim que notre obésité les nargue, c’est nous qu’ils veulent dégommer en premier lieu.

Ma conviction est que les chefs américains veulent la même chose. C’est aussi pour ça que les obèses sont assurés de rester ici jusqu’au dernier jour fixé par Obama : pour multiplier les probabilités de notre assassinat. Après chaque conflit, on a vu revenir aux États-Unis des soldats atteints de pathologies abominables qui ont donné mauvaise conscience au pays entier. Mais l’étrangeté de ces troubles était telle que la population pouvait mettre ça sur le compte de ce qui, dans la guerre, dépasse l’entendement humain.

L’obésité, elle, n’est pas bizarre en Amérique, elle est seulement ridicule. Même si elle est une maladie, elle est rarement perçue comme telle par les gens ordinaires qui parlent encore de nous en termes de trop bien portants. L’armée des U.S.A. peut tout accepter, sauf d’être grotesque. « Vous avez souffert ? Ça ne se voit pas ! », ou « Qu’est-ce que vous avez fait en Irak à part manger ? » sont les réflexions que nous récolterons. Nous aurons de vrais problèmes avec l’opinion publique. Il est indispensable que l’armée américaine véhicule une image virile de force dure et courageuse. Or, l’obésité qui nous encombre de seins et de fesses énormes donne une image féminine de mollesse et de pleutrerie.

Les caporaux ont essayé de nous mettre au régime. Impossible : notre gloutonnerie nous rend capables de tout. La nourriture est une drogue comme une autre et il est plus facile de dealer des doughnuts que de la coke. Pendant la période de prohibition alimentaire qu’ils nous ont imposée, nous avons grossi encore plus qu’en temps ordinaire. Ils ont levé l’embargo sur la bouffe et notre prise de poids a retrouvé sa vitesse de croisière.

La drogue, parlons-en : une guerre moderne ne se supporte pas sans stupéfiants. Au Viêt-nam, les nôtres avaient l’opium qui, quoi qu’on en dise, suscite une dépendance très inférieure à celle qui est désormais la mienne pour les sandwiches au pastrami. Quand les boys des années 60-70 sont rentrés au pays, aucun n’a replongé dans l’opium, substance difficile à se procurer aux U.S.A. Quand nous retournerons chez nous, comment nous sèvrerons-nous de la junk-food qui sera à portée de main ? Les chefs auraient bien mieux fait de nous distribuer de l’opium : nous ne serions pas obèses à l’heure qu’il est. De toutes les drogues, la bouffe est la plus nocive et la plus addictive.

Il faut manger pour vivre, paraît-il. Nous, nous mangeons pour mourir. C’est le seul suicide à notre disposition. Nous semblons à peine humains tant nous sommes énormes, pourtant ce sont les plus humains d’entre nous qui ont sombré dans la boulimie. Il y a des gars qui ont toléré la monstruosité de cette guerre sans tomber dans aucune forme de pathologie. Je ne les admire pas. Ce n’est pas de la bravoure, c’est un manque de sensibilité de leur part.

Il n’y avait pas d’armes de destruction massive en Irak. À supposer qu’il y ait eu des doutes sur la question, il n’y en a plus aujourd’hui. Ce conflit était donc une injustice scandaleuse. Je n’essaie pas de me blanchir. Si je suis moins coupable que George W. Bush et sa bande, je suis coupable quand même. J’ai participé à cette horreur, j’ai tué des soldats, j’ai tué des civils. J’ai explosé des habitations dans lesquelles il y avait des femmes et des enfants, morts par ma faute.

Parfois, je me dis que Schéhérazade est l’une de ces Irakiennes que j’ai massacrées sans les voir. Sans métaphore, je porte le poids de mon crime. Je peux m’estimer heureux, Schéhérazade aurait de bonnes raisons de me haïr. Or la nuit, je sens qu’elle m’aime. Allez comprendre : je hais ma graisse et celle-ci me torture toute la journée. Vivre avec ce fardeau me supplicie, mes victimes me hantent. Et pourtant, dans ce tas de chair, il y a Schéhérazade qui, après l’extinction des feux, me donne de l’amour. Sait-elle que je suis probablement son assassin ? Je le lui ai murmuré en réponse à certaines de ses déclarations. Ça n’a pas eu l’air de la déranger. L’amour est un mystère.

Je déteste ma présence à Bagdad. Cependant, je n’ai pas très envie de rentrer à Baltimore. Je n’ai pas dit aux miens que j’avais pris plus de 100 kilos, leur réaction me terrifie. Je suis incapable de me mettre au régime. Je ne veux pas perdre Schéhérazade. Maigrir, ce serait la tuer une deuxième fois. Si mon châtiment pour ce crime de guerre est de porter sous forme d’embonpoint ma victime, je l’accepte. D’abord parce que c’est justice, ensuite parce que d’inexplicable manière, j’en suis heureux. Ce n’est pas du masochisme, je ne suis pas de cette espèce.

En Amérique, au temps de ma minceur, j’ai eu pas mal d’histoires avec des femmes. Elles se sont montrées généreuses avec moi, je n’ai pas à me plaindre. Parfois, j’ai même été amoureux. Comme chacun sait, faire l’amour avec celle qu’on aime, c’est le sommet du bonheur terrestre. Eh bien, ce que je vis avec Schéhérazade est supérieur. Est-ce parce qu’elle partage mon intimité de la façon la plus concrète ? Ou est-ce tout simplement parce que c’est elle ?

Si mon existence n’était composée que de nuits, je serais l’homme le plus heureux du monde. Mais il y a les jours qui m’accablent au sens propre du terme. Il faut transporter ce corps : on ne dira jamais assez le calvaire de l’obèse. Les esclaves qui ont bâti les pyramides n’étaient pas si chargés que moi, qui ne peux déposer mon fardeau à aucun instant. La joie simple de marcher d’un pas léger, sans me sentir écrasé, me manque terriblement. J’ai envie de crier aux gens normaux de profiter de cet invraisemblable privilège dont ils ne paraissent pas conscients : gambader, se mouvoir avec insouciance, jouir de la danse des déplacements les plus ordinaires. Dire qu’il y en a pour râler d’aller à pied faire les courses, d’effectuer un trajet de dix minutes jusqu’à la station de métro !

Mais le pire, c’est le mépris. Ce qui me sauve, c’est que je ne suis pas le seul obèse. La solidarité des autres m’empêche de sombrer. Subir les regards, les réflexions, les brimades, c’est le comble de la souffrance. Je ne sais pas comment je me conduisais jadis avec les tas de graisse que je croisais : étais-je un salaud avec eux, moi aussi ? Avec toujours cette bonne conscience car enfin, si le gros est gros, il l’a bien cherché, on n’est pas gros pour rien, donc allons-y, on a le droit de le lui faire payer, il n’est pas innocent.

C’est la vérité, je ne suis pas innocent. Ni au moral, ni au physique. J’ai commis des crimes de guerre, j’ai bouffé comme un monstre. Or, parmi ceux qui se permettent ici de me juger, personne ne vaut mieux que moi. Nos rangs ne sont composés que d’assassins de ma sorte. Qu’ils n’aient pas grossi prouve que leurs méfaits ne leur pèsent pas sur la conscience. Ils sont pires que moi.

Quand mes compagnons et moi nous nous goinfrons, les soldats minces nous gueulent dessus : « Putain, les gars, arrêtez ! Vous nous dégoûtez, on a envie de vomir en vous voyant bouffer ! » On ne dit rien, mais entre nous on en parle : c’est eux qui nous dégoûtent de manger normalement, d’avoir massacré des civils sans que leur mode de vie en soit modifié, sans qu’ils manifestent le moindre traumatisme. Certains les défendent en prétendant qu’ils souffrent peut-être d’un mal secret. Comme si un mal secret pouvait expier des crimes si peu secrets ! Nous au moins, nous arborons notre culpabilité avec ostentation. Nos remords ne sont pas discrets. N’est-ce pas témoigner beaucoup d’égards envers ceux que nous avons si gravement offensés ?

Nous-mêmes, nous abhorrons l’appellation de gros, nous nous appelons entre nous les saboteurs. Notre obésité constitue un formidable et spectaculaire acte de sabotage. Nous coûtons cher à l’armée. Notre nourriture est bon marché, mais nous en mangeons en quantités si effarantes que l’addition doit être salée. Ça tombe bien, c’est l’État qui régale. À un moment, suite à une plainte de l’intendance, les chefs ont essayé de faire payer ceux qui se servaient plus de deux fois. Malchance pour eux, ce n’est pas avec un brave type qu’ils ont tenté le coup, c’est avec notre pote Bozo, le méchant gros par excellence. La gueule de Bozo quand le garde lui a tendu la note ! Vous me croirez si vous voulez, Bozo lui a fait bouffer le ticket. Et quand il l’a avalé, Bozo a hurlé : « Tu peux t’estimer heureux. Si tu remets ça, c’est toi que je mange. » Il n’en a plus jamais été question.

Nous coûtons cher en vêtements aussi : chaque mois, nous devons changer d’uniforme, parce que nous ne rentrons plus dedans. Nous ne parvenons plus à boutonner ni le pantalon ni la chemise. Il paraît que l’armée a dû créer pour nous des modèles d’une taille nouvelle : XXXXL. Nous n’en sommes pas peu fiers. J’espère qu’ils vont lancer le XXXXXL, car nous n’avons pas l’intention de nous arrêter en si bon chemin. Entre nous, s’ils étaient moins bêtes, ils nous confectionneraient une tenue en stretch. J’en ai parlé au responsable de l’équipement et voici ce qu’il m’a répondu : « Impossible. Le stretch est à l’opposé de l’esprit militaire. Il faut des habits rigides, dans des tissus non extensibles. L’élastique est l’ennemi de l’armée. » Je pensais qu’on était en guerre contre l’Irak, je découvre qu’on est en guerre contre le latex.

Nous coûtons cher en soins de santé. Quand on est obèse, on souffre toujours de quelque part. La plupart d’entre nous sont devenus cardiaques : on doit prendre des médicaments pour le cœur. Contre l’excès de tension aussi. Le pire, c’est quand ils ont voulu nous opérer. Quelle histoire ! Ils avaient fait venir des États-Unis un chirurgien réputé dans la pose des anneaux gastriques : on vous comprime l’estomac dans un genre de bague, vous n’avez plus faim. Mais on n’a pas le droit de vous poser ce truc contre votre gré et personne n’a été d’accord. Nous voulons avoir faim ! La bouffe, c’est notre drogue, notre soupape, nous ne voulons pas la perdre. La tête du chirurgien quand il a vu qu’il n’y avait pas de candidats ! Alors les caporaux ont repéré le maillon faible, un certain Iggy, visiblement plus complexé que nous par son surpoids. Ils ont commencé à lui saper le moral, lui montrant des photos de lui avant : « Tu étais beau, Iggy, quand tu étais mince ! Qu’est-ce qu’elle dira, ta petite amie, à ton retour ? Elle ne voudra plus de toi ! » Iggy a craqué, ils l’ont opéré. Ça a marché, il a maigri comme un fou. Seulement, le fameux chirurgien, vexé de son peu de succès, est reparti en Floride. Peu après, l’anneau gastrique a merdé, s’est déplacé, il a fallu opérer Iggy d’urgence. Les chirurgiens militaires ont foiré, le malheureux est mort. Il paraît que c’était inévitable, qu’à moins d’être un spécialiste de cette opération, ça ne pouvait pas marcher. Il aurait fallu faire revenir le Floridien, mais il ne serait pas arrivé à temps. Bref, la famille d’Iggy a intenté un procès à l’armée américaine et l’a gagné très facilement. L’État a dû verser aux parents d’Iggy une somme colossale.

Donc, nous coûtons cher aussi en frais de justice. L’histoire d’Iggy a donné des idées. Après tout, nous sommes obèses à cause de George W. Bush. De retour au pays, j’en connais qui vont être procéduriers. Ce ne sera pas mon cas. Je préfère ne plus avoir affaire à ces gens. Ce sont des criminels : au nom d’un mensonge, ils ont envoyé à la mort des milliers d’innocents et gâché la vie de ceux qui survivront.

Je voudrais leur nuire davantage. Hélas, j’appartiens à une espèce assez inoffensive. C’est encore en bouffant que je sabote le plus le système. Le problème est la dimension kamikaze de mon acte : je me détruis plus que je n’atteins ma cible.

Quand même, je suis assez fier de ma dernière victoire : je n’entre plus dans les tanks. La porte est trop étroite. Tant mieux, j’ai toujours eu horreur d’être dans ces machins qui rendent claustrophobe et où l’on n’est pas si protégé qu’on le croit.

Vous avez vu la longueur de ma lettre. Je n’en reviens pas d’avoir tant écrit. J’en avais besoin. J’espère que je ne vous gave pas.

Sincèrement,

Melvin Mapple

Bagdad, le 17/03/2009